L’histoire de la démocratie chrétienne a fait l’objet de nombreuses recherches en France, depuis les travaux fondateurs de Joseph Hours[1], de Jean-Marie Mayeur[2] ou d’Emile Poulat[3]. Le pic de la production semble avoir eu lieu entre 1950, moment où le Mouvement républicain populaire (MRP) se cherchait un second souffle, et la fin des années 1990, marquées non seulement par la disparition du Centre des démocrates sociaux (CDS), mais aussi le déclin d’une historiographie qui s’intéressait aux relations entre le religieux et le politique, et dont les protagonistes avaient souvent eux-mêmes des accointances avec le courant démocrate-chrétien. L’état de l’art établi par Laurent Ducerf en 1997 semble marquer la fin d’une époque[4].
Si certains travaux ont continué à renouveler le champ, en étudiant les prolongements de la démocratie-chrétienne dans le champ politique français du XXIe siècle[5], cela fait longtemps qu’il n’y a pas eu, en France, de réflexion collective revisitant l’histoire de la démocratie chrétienne à la lumière des enjeux de l’époque, alors même que le sujet suscite un regain d’intérêt à l’étranger[6]. Les 100 ans de la fondation du Parti démocrate populaire (1924) et les 80 ans de la création du Mouvement républicain populaire (1944) constituent un moment propice pour un nouvelle exploration créative de l’héritage immatériel de cette famille de pensée, que l’on appréhendera dans un sens large, c’est-à-dire comme un courant considérant la démocratie comme la forme politique actualisant le mieux l’idéal évangélique d’égale dignité de toutes les personnes.
Dans un contexte de crise multidimensionnelle qui suscite un regain d’intérêt pour les discours, les techniques et les éthiques du changement, la journée d’études s’emploiera tout particulièrement à raconter et à analyser la manière dont le projet démocrate-chrétien a lié transformation de soi et transformation du monde en France[7].
Quatre séries de questions pourront être examinées :
- Comment est pensée et vécue la tension entre l’intériorité propre au travail sur soi et l’extériorité propre à la transformation du monde ? Quel équilibre entre la réceptivité et l’activité ? La contemplation et l’action ? Le salut individuel et le changement des structures ? Peut-on voir des inflexions, mettant l’accent sur l’une des deux dimensions, au cours de la période ? La Seconde Guerre mondiale ne marque-t-elle pas un tournant valorisant davantage la transformation du milieu ?
- Comment est géré l’écart entre l’utopie et le concret de l’action politique ? Comment le projet initial s’incarne-t-il dans le champ politique ? Les politiques démocrates-chrétiennes, notamment celles inspirées par la pensée sociale chrétienne, ne se sont-elles pas épuisées dans un réformisme pragmatique dans lequel l’horizon de sens tendait à disparaître ?
- Radicalité et gradualité : sur le plan personnel et sur le plan collectif, comment est pensé et pratiqué le changement ? L’approche politique réformiste peut-elle se combiner avec une approche radicale personnelle ?
- Religiosité et sécularisation : alors que l’engagement démocrate-chrétien est porté par un cheminement religieux, n’a-t-il pas paradoxalement abouti à une sécularisation des milieux de vie, en apportant des solutions non religieuses aux problèmes humains, ou en permettant une prise de distance par rapport à la référence religieuse, ou en favorisant l’avènement de sociétés prospères davantage axées sur des valeurs matérialistes que spirituelles ?
Trois types d’entrées seront privilégiées :
- Une entrée par les idées : études centrées sur les œuvres des intellectuels de référence du courant démocrate-chrétien (Marc Sangnier, Jacques Maritain, Emmanuel Mounier, mais aussi des figures plus anciennes comme Frédéric Ozanam, Félicité de Lamennais, Charles Maret, ou plus récentes comme Etienne Borne…)
- Une entrée par les biographies : études centrées sur la trajectoire de protagonistes politiques (militants, élus) liés à la démocratie chrétienne.
- Une entrée par les expériences : études centrées sur des projets transformatifs par des figures de la démocratie chrétienne.
La journée d’études pourra être le jalon d’un projet plus ambitieux, qui viserait à écrire une histoire connectée des démocraties chrétiennes.
[1] Joseph HOURS, « Les origines d’une tradition politique. La formation en France de la doctrine de la Démocratie chrétienne et des pouvoirs intermédiaires », in Robert PELLOUX (dir.), Libéralisme, traditionalisme, décentralisation, Armand Colin, 1952, pp. 79‑123.
[2] Jean-Marie MAYEUR, Des partis catholiques à la Démocratie chrétienne, XlXe‑XXe siècles, Paris, Armand Colin, 1980. Cet ouvrage constitue une synthèse présentant le courant chrétien à travers l’Europe.
[3] Émile POULAT, « La démocratie mais chrétienne », in Église contre Bourgeoisie (chapitre 4), Tournai, Casterman, 1977, pp. 136‑172.
[4] Laurent DUCERF, « La démocratie chrétienne en France depuis 1945 », Chrétiens et sociétés [En ligne], 4, 1997.
[5] Julien FRETEL, « Quand les catholiques vont au parti. De la constitution d’une illusio paradoxale et du passage à l’acte chez les "militants" de l’UDF », Actes de la recherche en sciences sociales, n°155, 2004 ; Marie-Pierre WYNANDS, Structuration et destructuration du système d'action democrate-chretien en France (annees 1920 - annees 2000), thèse de doctorat soutenue à l’Université Picardie Jules Verne, 2019.
[6] A titre d’exemples : Merijn OUDENAMPSEN, « Neoliberal sermons: European Christian democracy and neoliberal governmentality », Economy and Society, 3 avril 2022, vol. 51, no 2, p. 330‑352; Martino COMELLI, « Paradoxes of (Il)liberal democracy: the role of Christian Democracy », Innovation: The European Journal of Social Science Research, 1 octobre 2024, vol. 37, no 4, p. 1032‑1055 ; Kees VAN KERSBERGEN, « Christian Democracy and Europe » dans Grace DAVIE et Lucian LEUȘTEAN (eds.), The Oxford Handbook of Religion and Europe, Oxford, Oxford University Press, 2022 ; Bryan FANNING, « Christian Democracy and the Birth of the European Union », Studies: An Irish Quarterly Review, 2021, vol. 110, no 437, p. 52‑58.
[7] Pour l’Italie, une problématique voisine structure l’article : Rosario FORLENZA et Bjørn THOMASSEN, « Christian democracy as political spirituality: transcendence as transformation - Italian politics, 1942–1953 », Politics and Religion, juin 2024, vol. 17, no 2, p. 229‑249.